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Roy, destitué par son crime (Orbé,1878)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Le passage à l’acte criminel irréfléchi engendre des conséquences qui dépassent largement les velléités initiales du meurtrier, au point parfois de ruiner le travail d’une vie. Exemple avec l’affaire Roy à Orbé en 1878.

Au village d’Orbé, François Roy n’est pas un maçon comme les autres. A 35 ans, ce père de famille a réussi un beau mariage épousant Joséphine Pitaud, la fille de Louis Pitaud, maçon lui-aussi. Ensemble, le gendre et le beau-père ont travaillé dur pour se bâtir un capital estimé à près de 10 000 francs, une fortune en cette année 1878. Ces « boisseliers de terres » leur donnent une aisance financière qui ne les empêchent pas de continuer de travailler, le plus souvent ensemble. Le soir, ils se retrouvent aussi à la maison, puisque Louis Pitaud vit avec le couple Roy et ses deux enfants. Bien sûr, cette promiscuité quasi-permanente n’est pas sans engendrer quelques tensions. Dans ces moments-là, le beau-père n’est pas tendre avec son gendre  et la rengaine est souvent la même : « Vous n’avez apporté ici que votre couteau1 ». Une manière de lui rappeler qu’avant son mariage, il n’était pas grand-chose.16 août 1878. Il est un peu plus de 14 h lorsque Gabriel Gouraud, procureur de la République, Louis Couturier, juge d’instruction et Louis Ripaud, greffier, se présentent au domicile de la famille Roy. Si les magistrats ont fait la route depuis Bressuire c’est que la situation est extrêmement grave. D’ailleurs, lorsqu’ils pénètrent dans la chambre de la famille qui sert de pièce de vie, il ne leur faut pas longtemps pour que leurs doutes se transforment en certitude. Un homme a bien été tué ici. Dans son rapport de constat des lieux, le juge Couturier note. «En pénétrant dans cette chambre, nous apercevons un cadavre étendu sur le sol et couché sur le dos, les pieds tournés vers la cheminée et la tête en direction de la fenêtre. C’est celui d’un vieillard à cheveux blancs, les traits sont calmes, la bouche et les yeux encore ouverts, les bras allongés le long du corps. […] Ce cadavre est sans veste et sans chaussure et n’a qu’une chemise et un pantalon. La chemise est largement maculée de sang. Un trou dans cette chemise indique la place de la blessure sur le devant de la poitrine à droite»2 Joséphine Pitaud, qui tient sa petite Léonie près d’elle, explique aux magistrats que l’homme étendu sur le sol n’est autre que son père, Louis Pitaud. L’épouse de François Roy ajoute qu’elle n’a pas déplacé le corps. Tout juste a-t-elle glissé un oreiller et une chaise sous sa tête pour le redresser. Les magistrats poursuivent leurs investigations, accompagnés des gendarmes qui, arrivés plus tôt, leur présente les premiers indices de l’enquête. Il y a tout d’abord un fusil à deux coups trouvé à trois mètres trente du cadavre près d’un lit, un sac ne contenant plus que quelques plombs n°1 et une poire à poudre. Dans le foyer, les enquêteurs remarquent un petit fagot de branches. A droite de la cheminée, trône une marmite contenant de l’eau et des œufs. Sur le sol, un œuf est écrasé. La victime a-t-elle été tuée alors qu’elle se préparait à manger ? C’est une hypothèse très crédible.

« Il a alors empoigné le fusil et s’est tué »

Cet examen terminé, le corps est laissé à la disposition des docteurs Reverdit et Foucart, exerçant respectivement à Thouars et Oiron. Le cadavre est transporté « dans un hangar, dépendant de la maison » pour l’autopsie. L’expertise révélera plus plus tard que la victime est morte foudroyée, touché par une une « charge, qui après avoir pénétré par le côté droit avait atteint le poumon gauche et traversé l’artère aorte. »3 Pour les magistrats, il est temps maintenant d’interroger « l’inculpé qui se lamente bruyamment »4 dans la chambre depuis leur arrivée.

Cet homme décline son identité : « Roy François, âgé de 35 ans, maçon, demeurant à Orbé, commune de Saint-Léger-de-Montbrun, né à Saint-Martin-de-Mâcon, le 14 septembre 1843. » « Vous êtes inculpé d’avoir hier soir […] commis un homicide volontaire sur la personne de votre beau-père, en lui tirant un coup de fusil » lui annonce le juge d’instruction. «Ce n’est pas moi qui l’ai tué. J’étais assis sur le bord de mon lit, quand il s’est fouté un coup de fusil. Il s’était fâché avec moi parce que ma femme ne faisait pas de fricassée. Il s’est mis à dire :’’Je vais me chercher du bois, vous me laissez manger du pain sec’’. Il a alors empoigné le fusil et s’est tué. » Le juge n’est pas dupe. Le fusil est beaucoup trop long pour se donner la mort seul. Et puis, l’arme a été retrouvée à plus de trois mètres de la victime. Difficile dans ce cas d’imaginer un suicide. Et puis pourquoi lorsque le coup de feu à retenti, Joséphine Roy s’est-elle précipité chez ses voisins pour dire que son époux venait de tuer son père. « C’est pourtant ce qui s’est passé » persiste le maçon.

Une tentative de suicide 

Quatre jours plus tard, François Roy demande à être entendu de nouveau par le juge Couturier pour « raconter tout ce qui s’est passé. »5 L’inculpé change alors de version. « J’ai voulu désarmer le fusil, et en le désarmant j’ai tué mon beau-père. Alors de désespoir je me suis foutu un coup de fusil. Ma conscience est dégagée maintenant que je vous ai tout dit. Je n’ai point tué mon beau-père. » « Pourquoi n’avez-vous pas dit cela tout de suite ? » demande le juge. « C’est mon grand malheur. J’aurai mieux fait de le dire, c’est un grand tort de ne pas l’avoir dit ; tuer un cher père si bon que ça ! […] Je me suis ensuite foutu dans le puits ». Le juge s’amuse de ce simulacre de suicide puisque ni le coup de fusil qu’il s’est tiré, ni la chute dans le puits ne l’ont blessé. Mieux, il est descendu dans le puits avec une corde. « Vous paraissez avoir joué une espèce de comédie pour faire croire que aviez l’intention de vous suicider » finit par lui dire le juge qui ne comprend pas pourquoi il n’a pas prévenu les secours si le coup de feu était accidentel.

Deux jours plus tard, Roy présente une version plus plausible. « Mon beau-père et moi nous nous sommes fâchés parce que ma femme n’avait pas préparé le souper. Je me plaignais de n’avoir rien à manger. Mon peau-père a voulu soutenir sa fille et a dit qu’elle avait assez travaillé toute la journée. ‘’Ca ne vous regarde pas’’ lui ai-je dit. ‘’Allez-vous coucher’’ me répondit-il, ‘’quand même vous irez vous coucher sans souper et quand même vous crèveriez, ça serait aussi bien, vous nous débarrasseriez bien’’. Je venais de quitter mes vêtements, je n’avais gardé que ma chemise, je me préparais en effet à me coucher. […] A ce mot de sa part, j’ai pris mon fusil de colère et je lui en ai foutu un coup. Quel malheur ! »6

François Roy est traduit devant la cour d’assises pour meurtre le mardi 3 décembre 1878. Lors de son procès, les jurés apprennent que l’accusé, qui reprochait à sa femme de n’a pas avoir préparé le souper, avait lui même passé tout son après-midi à jouer aux boules avec son beau-père chez un sieur Ricordeau. Quant au petit bois et à la marmite trouvés dans la cheminé, il semble que la victime ait décidé de se faire des œufs avant de recevoir un coup de fusil pour des raisons qui restent bien floues à la lumière des archives judiciaires. Une certitude cependant, François Roy a tout perdu ce jour-là. En écopant de dix ans de prison et d’une interdiction de séjour de cinq ans, nulle doute qu’il a ruiné ce qu’il avait mis des années à construire avec sa victime.

Les sources

1. Interrogatoire de François Roy. 22 août 1878. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

2. Constat des lieux. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

3. Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

4. Constat des lieux. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

5. Interrogatoire de François Roy. 20 août 1878. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

6. Interrogatoire de François Roy. 22 août 1878. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

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Cet article a été publié le samedi 4 janvier 2020 à 11:05 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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