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Trois femmes et un coup fin (Breloux, 1824)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Les empoisonnements sont très difficiles à prouver au XIXe siècle car la science ne maîtrise pas totalement les techniques pour déceler avec certitude les traces de poison dans l’organisme. Les enquêteurs se rabattent alors sur des indices annexes… comme des poules .

Mercredi 26 mai 1824. Il est un peu plus de 7h30 du matin lorsque Louise Vachieu, une veuve de 68 ans, remarque du coin de l’oeil son voisin revenir du travail. Elle reconnaît François Druet, beau-frère de sa fille. Comme tous les matins, le scieur de long de 24 ans, parti dès l’aube à son travail, s’accorde une petite pause pour manger une soupe. A Breloux, petit village jouxtant La Crèche, le jeune homme jouit d’une bonne réputation même si sa situation familiale fait un peu jaser. Marié à Louise Poussard, il vit aussi avec la mère et la sœur de son épouse. Autant dire que chez les Poussard, les femmes ont pris le pouvoir et c’est un doux euphémisme.

Quelques minutes plus tard, Louise est alertée par des bruits suspects. Elle tend l’oreille. Pas de doute. Il y a quelqu’un qui « fait tout pour vomir »1 dans la maison des Poussard. Dans un premier temps, elle est persuadée qu’il s’agit de la belle-mère de François Druet, Marie-Guy Poussard, âgée de 71 ans. Louise s’y précipite, accompagnée de sa fille Françoise Monnet. En arrivant sur place, les deux femmes découvrent François Druet couché à sa porte sur une pierre avec plusieurs flaques de vomi autour de lui. Près de lui, deux poules sont mortes et une troisième agonisent. Sa belle-soeur se penche immédiatement à son chevet. « C’est la soupe que j’ai mangé, elle me roule sur l’estomac et dans le ventre» souffle-t-il péniblement. « La soupe n’était point trop chaude ? » poursuit Françoise au comble de l’inquiétude. « Non » « Votre femme a mangé de cette soupe ? » « Ma femme n’en a point mangé avec moi. Elle en avait tiré pour elle et pour la petite mais je n’ai point trouvé cette soupe si bonne. » Pour les deux voisines la situation semble suffisamment grave pour aller prévenir « le chirurgien Bonneau ». C’est Françoise qui s’en charge. Complètement affolée et les yeux remplis de larmes, elle parcourt la campagne en croisant des villageois qu’elle s’empresse de prévenir. Parmi eux, le père de François Druet avec qui il travaillait le matin-même. « Allez-le voir » insiste Françoise. « Je ne veux pas parce que les femmes Poussard m’ont défendues d’aller chez elle. »2 répond l’intéressé. Après plusieurs heures de recherche, Françoise fait demi-tour, n’ayant pas trouvé le docteur.

« Les poules en guise de preuve »  

Prévenu malgré tout, le médecin finit par arriver en urgence dans la nuit et découvre un malade dans un état d’extrême agitation, « se jetant tantôt d’un côté tantôt de l’autre ». Le docteur préconise de boire du lait dilué dans de l’eau mais demeure très pessimiste car le patient vomit, souffre terriblement et ne peut presque plus uriner. Il revient deux jours plus tard et constate que l’état de François Druet s’est dégradé : « le pouls concentré est très petit »3, «de la salive gluante coule le long de sa joue droite », ses yeux sont injectés et « l’estomac distendu » est « très douloureux. » Le malade souffre le martyr. Il peine à garder une position et à se faire comprendre. Au fil des minutes, la situation « s’aggrave de plus en plus », le médecin est impuissant. A 11 h, il constate le décès de François Druet.

Cette mort incompréhensible chez un homme dans la force de l’âge et la rumeur publique provoquent une onde de choc dans le village et ses alentours. On évoque un empoisonnement fomenté par les trois femmes Poussard, de sorte que dès le début des vomissements du scieur de long le juge de paix et les gendarmes royaux de Niort ont déjà pris possession de la maison. Quelques heures après son décès, une perquisition est conduite pour trouver d’éventuelles substances. En vain. Une autopsie est pratiquée sur une table dans la chambre basse où la victime s’est éteinte  ; mais au bout de quelques minutes, l’expert demande que « le corps soit transporté dans une loge couverte en chaume où la lumière est plus vive ». Le juge de paix ordonne alors le transport du corps en présence du maire, du greffier, de la femme et de la sœur du défunt, le tout sous bonne escorte de deux gendarmes. Le cortège n’a pas oublié de prendre dans ses bagages une des trois poule morte d’avoir absorbé le vomi du défunt. A l’issue de l’autopsie de la victime, des « matières » sont retrouvées dans son estomac et des « taches violettes »4 sont repérées dans son œsophage. L’examen de l’estomac d’une poule met à jour « le reste de la soupe qu’avait mangée Druet. » Le 30 mai, M. Fraquin, pharmacien de St-Maixent, est chargé de l’analyse toxicologique. Il note dans son rapport. « Une solution de potasse et sulfate de cuivre a été mise avec la liqueur extraite des matières contenues dans l’estomac et les intestins du cadavre pour y découvrir la présence de l’acide arsénieux ou pentoxyde blanc d’arsenic. » Le poison est aussi présent dans l’estomac de la poule ainsi que dans l’herbe où la victime a vomi. Afin de confirmer ses résultats, le pharmacien décide de réaliser une contre expertise dès le lendemain. Seulement, les expériences ne donnent aucun résultat semblable. « Nous ne pouvons avoir la même conviction et conclure de la même manière de la présence de l’arsenic. En conséquence, nous sommes tous d’avis que les matières extraites de l’estomac et de l’intestin du cadavre ne contiennent d’après le procédé employé, aucune substance ou cuivreuse ou arsenicale ou mercurielle. » Par contre, l’expert maintient ses conclusions sur la présence d’arsenic dans l’estomac de la poule.

Un climat de haine

Malgré ce coup de frein dans l’enquête, les trois femmes Poussard se retrouvent accusées d’empoisonnement. Les soupçons se portent surtout sur Louise, son épouse de 25 ans, qui était la seule dans la maison lorsque la soupe à l’oignon a été préparée. Jeanne sa sœur de 40 ans était aux champs à chercher de l’herbe pour son bétail et Marie-Guy, la mère, chez une autre de ses filles à La Crèche. Avant de mourir, le mari a expliqué au médecin qu’il a trouvé la soupe très mauvaise et qu’à la quatrième cuillerée, il n’a pu l’avaler toute entière et l’a rejetée. Les enquêteurs récoltent un grand nombre de témoignages attestant du climat de haine permanent dans lequel vivait François Druet. L’époux voulait emménager avec sa femme et ses deux jeunes enfants dans un autre logement. Son épouse s’y opposait avec véhémence préférant rester avec sa sœur et sa mère. Huit jours avant sa mort, « Jeanne Poussard est allée le dénoncer »5 auprès du maire au point que ce dernier s’était déplacé en personne pour s’entretenir avec lui. Les querelles dans la maison était si fréquente que la père de famille craignait pour sa vie. « Les trois femmes ne lui donnaient ni paix ni patience » explique notamment Suzanne Martin, une villageoise de 58 ans à qui le défunt s’était confié quelques temps plus tôt. « Il avait pris une petite maison près de-là et il comptait y déménager le dimanche ou le lundi suivant mais sa femme ne voulait point absolument le suivre. »6 « Je me défie d’elles » avait-il ajouté. François soupçonnait même les femmes de l’avoir déjà empoisonné par le passé. « Il y a deux ou trois jours, ayant mangé la soupe, j’en ai été incommodé et j’ai vomi. J’ai eu, pendant deux ou trois jours, un grand feu dans mon estomac… J’ai dit que j’allais la dénoncer au greffe.» Pire, le jour de l’autopsie, Jeanne Druet, une adolescente de 14 ans, rapporte qu’elle a entendu la veuve se confier à la famille  Plisson  « que le plus grand malheur qu’elle avait eu dans sa vie était de n’avoir pas cherché un fusil et de n’avoir pas cassé la tête à Druet. »7

Elizabeth avait tout vu 

Le 6 septembre 1824, Louise, Jeanne et Marie-Guy Poussard doivent répondre du crime d’empoisonnement devant la cour d’Assises. Pour leur défense, les trois femmes expliquent que la victime se plaignait régulièrement de coliques depuis la St-Michel, qu’il était souvent malade et que les soupes le faisaient parfois vomir. Elles nient la présence d’arsenic dans la maison. « A mon retour du champ ma sœur me donna la soupe qui était dans un petit pot et ma sœur me dit que c’était le restant de son mari, je pris ma petite nièce sur mes genoux et nous mangeâmes ensemble » explique notamment Jeanne Poussard. Louise ajoute qu’elle a ensuite fini la soupe avec sa fille. « Impossible » rétorque l’accusation, ce ne pouvait être la même préparation. Le matin du crime, Elizabeth Desrés, une petite fille de 4 ans, a vu Louise Poussard jeter quelques chose dans un pré. Après enquête, les restes d’une soupe, cachés sous une pierre, ont été mis à jour. Dès lors comment expliquer la mort des trois poules ? L’épouse a une explication. « Elles sont mortes de leur belle mort et leur mort ne m’a donnée aucun soupçon. […] Nous avons mangé celle qui n’était pas tout à fait morte »8A l’issue des débats, seule l’épouse est finalement reconnue coupable d’empoisonnement. Condamnée à mort, Louise Poussard est guillotinée sur la place de la Brèche après le rejet de son pourvoi en cassation

Les sources 

1 Déposition de Louise Vachieu. 8 juin 1824. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

2 Déposition de Daniel Furbaud. 1er juillet 1824. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

3 Rapport du médecin. 9 mai 1824. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

4 Rapport du médecin. 29 et 30 mai 1824. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

5 Déposition de Louise Migaud. 26 juin 1824. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres

6 Déposition de Suzanne Martin. 23 juin 1824. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres

7 Déposition de Jeanne Druet. 13 juin 1824. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

8 Interrogatoire de Louise Poussard. 1er juin 1824. Dossier de procédure. Archives départementales des Deux-Sèvres.

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Cet article a été publié le mardi 4 décembre 2018 à 2:35 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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