Dessin de la coupe transversale de la poitrine de la victime. Sous le cœur, on distingue une tâche noire, la décharge de plombs tirée presque à bout portant. (Archives départementales d’Indre et Loire.)Les archives judiciaires regorgent d’histoires dramatiques, cruelles, parfois drôles ou pathétiques. Aussi variées soient-elles, bon nombre d’entre-elles possèdent un triste dénominateur commun : l’alcool. L’histoire de Marie Baratault en est la plus belle preuve.5 mai 1902. Dans la commune de Paulmy, au sud de l’Indre-et-Loire, cette journalière vit depuis plusieurs décennies avec François Doury, son époux de 51 ans. D’ordinaire travailleur et doux, cet homme se transforme en véritable monstre lorsqu’il est aviné. C’est le cas en cette matinée d’octobre. Il est 7 heures du matin et depuis la veille 15 heures, le journalier enchaîne les verres avec son ami Perret chez les quatre tenanciers de la commune de Paulmy. Chez elle, au village de  La Royauté, Marie ronge son frein. Son mari n’est pas rentré cette nuit. Furieuse, elle se décide à aller le chercher. Accompagnée de sa fille Juliette, elle arrive aux petites heures du jour chez l’aubergiste Lebreton et sermonne son mari devant les clients du bar. Attablé, François Doury, complètement ivre, la regarde avec mépris. « Tu devrais avoir honte de ce que tu m’as fait ! Tu verras ! Tu paieras bien cela ! [1]» lui lance-t-il à la face. Mais Marie s’en moque. Elle prend son époux par le bras et le sort de l’auberge. Le cortège grotesque se met en marche en direction de la maison : Marie et sa fille devant, Doury et Perret derrière, la démarche plus que titubante. Sur le trajet, devant des villageois médusés, les insultes fusent. « Tu ferais mieux de rester chez toi à laver tes guenilles, bon Dieu de vache ! » hurle Doury. Marie se retourne et passe une soufflante aux deux hommes. Elle gifle au passage Perret.

« Il faut que je te tue ! »

Mais au lieu de rentrer eux, les deux ivrognes décident de s’arrêter en chemin chez Perret, histoire de savourer une dernière « petite goutte » en l’occurrence une bouteille d’eau de vie. Marie baisse les bras et préfère filer dans les champs. Le travail n’attend pas. Comble de l’ironie, elle est obligée de passer devant la fenêtre ouverte de Perret pour se rendre à son travail. Sans broncher, elle passe son chemin. Mais à son retour, en fin de matinée, à la vue de son mari toujours attablé, son sang ne fait qu’un tour. Elle pénètre en furie dans la cuisine de Perret. Aussitôt, Doury se lève et se saisit d’une cognée pour la frapper. « Il faut que je te tue ![2] » lance-t-il en essayant de la frapper. Marie renonce de nouveau.

« La face contre terre »

IMGDessin de la coupe transversale de la poitrine de la victiLa maison du drame dessinée par les experts. . (Archives départementales d’Indre et Loire.)_0022Les deux ivrognes restent là une bonne partie de la matinée avant de s’installer sur un tas de bois en face la maison de Doury, histoire de narguer un peu plus l’épouse. Non loin de là, plusieurs villageois assistent à cette scène en craignant pour la suite des évènements. Non sans raison. Tout à coup, Marie surgit. « Viens donc, viens donc ! » lui lance Doury en la devançant dans la cuisine. Passablement énervée, la malheureuse le suit avec détermination. A peine a-t-elle franchi le seuil de la porte qu’une détonation l’arrête net. Touchée par une décharge en pleine poitrine, Marie fait demi-tour et s’écroule raide morte, la face contre terre.

« Je ne me rappelle pas ! »

 Une fois dessoulé quelques heures plus tard, l’époux, qui avait caché un fusil dans sa cuisine, tente de se défendre comme il peut lorsque le juge lui rappelle les circonstances qui ont précédé le drame « Je ne me rappelle pas ! » répond-il inlassablement aux questions du magistrat. « Ca s’est pas passé comme ça. Bien sûr ! Quand je suis rentré chez moi, ma femme y était et c’est en voulant regarder si mon fusil fonctionnait bien que j’ai atteint ma femme, qui se préparait à sortir[3] » se défend l’accusé.  Le juge insiste. Il lui parle des experts qui ont rejeté la thèse de l’accident. Pour eux, Doury tenait son fusil à hauteur d’épaule. Il visait sa proie.  Le magistrat poursuit son offensive. « Après la mort de votre femme, votre attitude n’a pas été bonne et n’a pas été celle d’un homme à qui il vient d’arriver un malheur de ce genre. Vous avez dit à vos voisins que vous aviez tué votre femme, mais sans manifester d’émotion disant seulement – Je crois bien qu’ils vont me couper le cou ! – » « J’étais tellement saisi que je ne savais ce que je faisais ou disais.[…] Je n’ai pas fait exprès de tuer ma femme. » Quelques semaines plus tard, le 2 octobre 1902, les jurés ne croiront nullement cette version. Reconnu coupable de meurtre, la cour d’assises condamnera François Doury à 15 années de travaux forcés… après lui avoir accordé le bénéfice des circonstances atténuantes.

 


[1] Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales d’Indre-et-Loire.

[2] Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales d’Indre-et-Loire.

[3] Interrogatoire de François Doury, 26 août 1902. Archives départementales d’Indre-et-Loire.

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Cet article a été publié le samedi 1 mars 2014 à 8:44 et est classé dans Crimes en Touraine. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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