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Un cadavre près du lavoir (Sciecq, 1929)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Le crime de Sciecq en 1929 est l’une des affaires criminelles qui passionna le plus l’opinion publique deux-sévrienne. Le mystère entourant cet homicide est y pour beaucoup.

M. Mautret est de bonne humeur. Ce matin 6 septembre 1929, ce jeune homme de 26 ans chevauche sa bicyclette avec ses cannes à pêche près de lui. Pour remplir sa musette, le traiteur de métier a jeté son dévolu sur « une pittoresque vallée où se dissimule le château de Mursay qui évoque le souvenir de Madame de Maintenon. » Ce petit lieu paradisiaque se trouve à Sciecq. Après six kilomètres, M. Mautret pose son vélo et tend sa ligne quelques minutes plus tard. Il est à peine plus de six heures. Tout a coup, alors que le jour se lève à peine, le pêcheur remarque une forme étrange au fond de l’eau. Ses yeux fixent cette masse informe. Tout à coup, l’homme comprend. C’est un cadavre qu’il a sous les yeux. Aussitôt, le pêcheur abandonne son matériel, se précipite sur son vélo, grimpe la côte qui mène au village et frappe à la porte de M. Bourdin, le maire de Sciecq.
Quelques minutes plus tard, les villageois sont nombreux pour tirer hors de l’eau le corps du défunt. Rapidement, les témoins reconnaissent le cadavre de Pierre Tessereau, un cafetier de 61 ans résidant dans le village depuis 18 mois. Le corps est traîné jusqu’au lavoir situé plus haut, à la vue de tous les curieux. Le drame, c’est que parmi eux, se trouve Marie Hélène Tessereau, sa femme. Tous les regards convergent vers la veuve. A la surprise générale, l’épouse ne manifeste aucune émotion.

Le veston et la casquette du défunt soigneusement déposés

Les premiers commentaires dans le village évoquent la thèse du suicide. L’homme n’avait pas le moral, il avait dit qu’il finirait par se suicider en se jetant à l’eau. L’autopsie met rapidement un terme à cette hypothèse. Le docteur Maupetit relève trois blessures sur le défunt : une fêlure à la base du crame, une ecchymose à la tempe droite et une autre assez étendue au niveau du thorax. Pour le médecin, la victime n’a pu se faire ces trois blessures tout seul. « Il a été frappé par un instrument ou une pierre à arrête vive. »
L’enquête commence. Les gendarmes d’Angers, dépêchés sur le lieux, retrouvent tout d’abord le veston et la casquette du défunt soigneusement déposés sur la berge. Belle mise en scène ? Plus tard, plusieurs taches de sang sont découvertes sur le sol du lavoir. Pierre Tessereau y a très certainement été assassiné. Ensuite, ils examinent précisément l’emploi du temps de la victime. La dernière personne a l’avoir vu vivante est Alice Porcheron. Cette villageoise habite dans la rue pentue qui mène au lavoir. Le soir du drame à 21 heures, c’est bien Pierre Tessereau qu’elle a vu passer suivi quelques secondes plus tard de sa femme chaussée de pantoufles. Elle en est certaine puisqu’elle était assise devant sa porte. Dix minutes plus tard, un grand cri lugubre venant du lavoir l’a même fait sursauter. Etrange. Les enquêteurs acquièrent la certitude que la victime a été « frappée très peu de temps après être sorti de chez lui, puisque son estomac n’avait pas encore commencé à élaborer les aliments de son repas du soir » (2).

Une veuve au comportement étrange

Ils interrogent la veuve qui finit par avouer partiellement le drame. C’était un accident. Selon elle, le couple s’est fâché, Pierre Tessereau est tombé se blessant mortellement à la tête. Le juge d’instruction n’y croit pas. Il sait que les disputes étaient nombreuses entre l’homme soumis et la femme tyrannique. Malgré ces aveux partiels, subsistent un problème majeur. Comment l’épouse a-t-elle procédé pour descendre un corps de près de 80 kg jusqu’à la rivière en empruntant un sentier rocailleux et abrupt de plusieurs centaines de mètres? Marie Hélène Tessereau a-t-elle bénéficié de l’aide de complices ? Le lendemain, l’accusée revient sur ses déclarations. Elle innocente. Elle accuse même deux villageois d’avoir fait le coup. L’instruction permet au juge d’en savoir un peu plus sur cette femme plus âgée que son mari. Ils apprennent notamment que lorsqu’elle le corps de son mari a été découvert, des témoins ont rapporté qu’elle s’agaçait devant la pression de plus en forte  autour d’elle. « Quand on n’a rien vu, on ne dit rien…et puis personne ne m’a vue » avait-elle dit à sa fille.

En mars 1930, Marie Hélène Tessereau est traduite devant la cour d’assises de Niort pleine à craquer. La foule découvre une femme de 61 ans « à la figure fermée, à l’air dur » (2). Aucune émotion ne transpire d’un visage rendu très pâle par un séjour de 6 mois en prison. Elle nie toujours les faits.  « Vous ne faisiez pas bon ménage avec votre mari » lui demande le président. « Quelquefois » lui rétorque l’accusée. « Après avoir nié le crime, vous l’avez avoué, puis vous êtes revenue à vos dénégations premières. Quel est votre système aujourd’hui? Reconnaissez-vous avoir été la cause de la mort de votre mari? » « La réponse est alors cinglante. « Il aurait fallu trois femmes comme moi pour porter dans l’eau le cadavre de mon mari. »

« Ils m’ont suivie chez le Procureur! »

Tout près de là, le journaliste du Mémorial des Deux-Sèvres note sur son carnet. « Alors qu’au début du procès la veuve Tessereau a pu sembler fermée, avec un regard pointu et dur sous un mouchoir blanc à pointe, noué sous le menton en guise de coiffure, dès que le Président l’interroge, elle s’anime, les joues se teintent de rose, l’oeil pétille, prend souvent un air narquois et moqueur, la réplique arrive rapide, tranchante. Tout dénote une personnalité autoritaire et obstinée. » Le président poursuit en évoquant la thèse des deux hommes coupables du crime. « Je sais ce qu’il y a dans mon coeur » réplique l’accusée. « Ce qui veut dire, sans doute, que vous persistez à soupçonner ces deux hommes honorables » lâche le président. Et les aveux? « Tout ce que j’ai dit aux policiers d’Angers était faux et m’a été arraché par force ». « Mais chez le procureur vous pouviez parler librement? » l’interpelle le magistrat. « Ils m’ont suivie chez le Procureur! » La réplique provoque l’hilarité dans la salle du tribunal

Marie Hélène Tessereau ne lâche rien. Sa stratégie peut réussir car l’accusation ne possède pas de preuves éclatantes. Pire, les experts qui défilent à la barre s’accordent à dire qu’il aurait fallu au moins trois hommes pour traîner et jeter à l’eau un homme de quatre-vingt kilos. Alors, coupable ou pas ? Les jurés répondent positivement mais en lui accordant le bénéfice des circonstances atténuantes. A 23 heures, le 5 mars 1930, Marie Hélène Tessereau est condamnée à sept ans de prison. « Sept ans ! Sept ans ! C’est malheureux quand il est impossible qu’une femme de mon âge ait pu traîner jusqu’à la rivière le corps d’un homme pesant 80 kg » s’exclame Marie Hélène Tessereau avant que le président ne clôture la séance.

(1) : « Mémorial des Deux-Sèvres », 10 septembre 1929 (archives 79)
(2) : « Mémorial des Deux-Sèvres », 6 mars 1930 (archives 79)

 

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Cet article a été publié le jeudi 23 août 2012 à 3:28 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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