15 décembre 1840. Pierre Martineau s’assoit sur le banc des accusés face au jury de la Cour d’assises des Deux-Sèvres à Niort. Cet homme de 26 ans, tuilier de profession, a presque tout perdu quelques semaines plus tôt lors de l’incendie qui a ravagé son atelier. Au village de Pisse-Loube, dans la commune d’Azay-sur-Thouet, personne n’ignore le drame qui a frappé la famille Martineau. Pourtant, en ce matin Pierre Martineau risque la peine de mort.

« Au feu ! Au feu ! » 16 juillet 1840. Pierre Martineau hurle devant les flammes qui se propagent au sein de son atelier de travail. Paniqué, il multiplie les appels au secours. Il n’est pas le seul. Son père, sa mère, sa sœur Rose et son frère Jacques, qui vivent dans la demeure, poussent des cris déchirants dans la nuit qui vient juste de tomber. En quelques minutes, alertés par les cris et le son du tocsin, des voisins sautent de leur lit et accourent de toute part. Si la situation n’était pas si dramatique, on sourirait presque de voir ces villageois, si pudiques d’ordinaire, habillés de simples jupons, de chaussons, de bonnets de nuit ou d’une unique chemise. A présent, il faut faire vite car les flammes lèchent la toiture. Alors que les villageois multiplient les allées et venues, se passant les seaux d’eau à la chaîne, donnant des consignes à ceux qui arrivent, certains habitants manquent de trébucher à plusieurs reprises. Malgré le clair de lune et l’incendie qui éclairent la nuit, il semble difficile de distinguer la chose qui obstrue le passage. Mais en y regardant de plus près, le doute n’est pas permis. C’est bien le corps d’un homme qui gît ici mais « la confusion est si grande qu’on ne songe pas à lui porter secours. »1 Après plusieurs heures d’une lutte acharnée, le feu est vaincu mais les dégâts sont importants. Il y en a pour près de 1500 francs. La maison n’était pas assurée.

Une mort accidentelle ?

Il est de temps maintenant de porter secours à l’individu couché sur le chemin de la Tritière tout près de la maison. Lorsque les villageois arrivent à ses côtés, la situation est désespérée. L’homme gémit. Quant à son identité, le doute n’est pas permis. Il s’agit de René Meunier, un journalier de Pisse-Loube, un voisin de la famille Martineau. Il s’éteint au petit matin. Une mort accidentelle est dans un premier évoquée mais l’état de son crâne, littéralement fracassé, ne laisse planer aucun doute. L’homme a été frappé avec une violence inouïe.

L’enquête commence et s’annonce compliquée. Qui a bien pu vouloir tuer un homme venu prêter main forte à l’extinction d’un incendie ? Car une chose est certaine. Meunier était vivant au départ du feu, il a même été le premier à venir proposer son aide. Ce n’est que plus tard qu’il a été tué. En examinant la scène de crime, le juge remarque que la victime est chaussée d’un soulier et d’un sabot, une nouvelle preuve que Meunier s’est levé en toute hâte pour venir aider son voisin.

« Je l’ai frappé d’un coup de gaule » 

Rapidement, le juge s’intéressent aux relations qu’entretenaient la victime et les propriétaires de la maison incendiée ? Il comprend qu’elles n’étaient pas très bonnes. Pire, les Martineau vouaient « une haine ancienne et invétérée » à l’encontre de Meunier qu’il soupçonnait d’avoir déjà tenté de mettre le feu à leur halle. Pierre Martineau est interrogé et reconnaît les faits quelques heures après le crime. « Je l’ai frappé d’un coup de gaule […] Je n’ai frappé qu’une fois»2 Le légiste dira plus tard le contraire en affirmant que ce sont des coups répétés qui ont été assénés. Martineau se défend avec force. « Cet homme qui nous ruine nous en voulait depuis longtemps car il a cherché à mettre plusieurs fois le feu chez nous. […] Cet homme était un mal famé et repris de justice. »3 Le tuilier explique que le soir du crime, il a quitté son four où il fabrique ses tuiles vers 23 h. Alors qu’il faisait un tour dans son jardin pour surveiller d’éventuels voleurs de fruits, il a vu le feu se manifester dans de la paille et aussitôt « un homme sortir du séchoir et se diriger en fuyant du côté de la Tritière »4. Persuadé qu’il s’agissait de l’incendiaire, il s’est élancé à sa poursuite, l’a rattrapé avant de le frapper à la tête avec une grande perche.

Seulement, quelque chose cloche dans cette histoire. Il y a tout d’abord ces villageois qui rejettent l’idée que Meunier ait été capable de mettre le feu à la maison des Martineau. « Meunier avait souvent des difficultés avec les uns ou les autres mais il était incapable de voler ou de faire un mauvais parti à qui que ce fut » confesse ainsi Pierre Alnet, un voisin tisserand de 40 ans. Et puis, sur Meunier et à son domicile il n’a été trouvé aucune allumette ou combustible. Comment aurait-il pu mettre le feu ? Au fil des jours et des différents interrogatoires, le magistrat acquiert la certitude que Pierre Martineau avait tout prévu. En mettant le feu à son local, il était certain d’attirer son vieil ennemi, une occasion rêvée pour le tuer. N’avait-il pas confessé à des témoins, « il ne périra que de ma main ». Seulement, le juge ne dispose d’aucune preuve. Le clan Martineau reste fidèle à la version de Pierre. « Je ne sais pas, je ne me rappelle pas »5 répond notamment Jeanne, la mère de famille âgée de 60 ans, lorsque le juge lui parle des menaces proférées par les membres de sa famille à l’encontre de la victime. Une stratégie payante mais qui finit par voler en éclat.

Jeanne, un peu trop bavarde

Quelques jours après le crime, Jeanne Letard, 15 ans, vient trouver les enquêteurs et explique que sa jeune camarade, Rose Martineau, 18 ans, la sœur de Pierre, lui a fait des confidences. Le soir du crime, elle a tout vu. Meunier est bien arrivé le premier sur les lieux de l’incendie. Aussitôt Pierre Martineau et son frère Jacques l’ont accusé d’avoir déclenché le feu. « C’est toi mon manant, mon coquin qui a mis le feu ! »6 ont-ils crié. Jacques l’a saisi par le col. «Ce n’est pas moi et si tu ne me crois pas, vas demander à ma femme si je ne sors pas à l’instant même de mon lit » s’est défendu Meunier avant de recevoir un terrible coup de perche sur la tête par Pierre. Devant le juge, Rose nie avoir tenu ses propos.

C’est donc avec ces éléments que Pierre Martineau comparait devant les jurés de la cour d’assises. Son avocat insiste sur le désespoir de son client face à l’impunité de Meunier qui a été soupçonné d’avoir mis le feu à des fagots appartenant à la famille Martineau le 5 septembre 1833. Faute de preuves, l’affaire a débouché sur un non lieu. Mais il y a cette condamnation à 15 jours de prison pour un vol commis le 21 mai 1838. L’avocat de la défense loue « l’excellente réputation »7 dont jouissait la famille de son client à l’inverse de la victime, « un homme généralement craint, maraudeur. » Et puis, comment se fait-il que Meunier soit arrivé le premier sur les lieux de l’incendie « revêtu de son équipement complet » si ce n’est ses chaussures alors que ces voisins immédiats, réveillés avant lui et accourus instantanément, n’eurent pas le temps de se vêtir et s’y rendirent dans un état voisin de la nudité » ? Etrange, surtout que son épouse changea plusieurs fois de version sur les circonstances de la levée de son mari. Quant à Rose Martineau. Elle n’a rien vu du crime, elle n’y était pas. Ses confidences à Jeanne Letard ? Rose « n’a fait que formuler son idée personnelle » des circonstances du crime. Alors face à tant d’incertitudes, les jurés répondent par la négative aux deux questions de culpabilité. C’est libre que Pierre Martineau est ressorti du tribunal.

 

1 Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 175.

2 Interrogatoire de Pierre Martineau. 27 septembre 1840. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 175.

3 Interrogatoire de Pierre Martineau. 17 juillet 1840. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 175.

4 Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 175.

5 Déposition de Jeanne Martineau. 17 septembre 1840. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 175.

6 Déposition de Françoise Letard. Août 1840. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 175.

7 Rapport du Parquet. 8 septembre 1840. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 175.

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Cet article a été publié le vendredi 1 septembre 2017 à 8:36 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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