L’étude des archives judiciaire montre que le guet-apens demeure l’une des techniques les plus utilisées dans le passage à l’acte crapuleux. La preuve avec ce crime commis à Niort par de jeunes gens en 1848. 

Décembre 1848. Pierre Jeamot, 24 ans et Eulalie Lassarade, 19 ans, sont de jeunes mariés. Il y a treize mois, les deux amoureux ont convolé en justes de noces se promettant entraide et solidarité, pour le meilleur et pour le pire. Le pire, ils ne le savent pas encore, ils ne vont pas tarder à le connaître. Car depuis quelques temps, les deux amoureux ont basculé dans la criminalité. A Niort où ils sont installés rue du Treillot, le couple a trouvé un moyen de gagner de l’argent facilement. Il faut bien vivre puisque Pierre n’exerce plus son métier d’ouvrier maréchal. Le procédé est très risqué mais il leur permet de récolter un pécule régulier. A la nuit tombante, Eulalie et sa nièce, Emilie Jeamot, 12 ans, s’installent sur la place de la Brèche en arpentant les trottoirs et en « cherchant à attirer les passants »1 A quelques distances, Pierre, déguisé avec une fausse barbe, surveille du coin de l’oeil le petit manège. Il lui arrive même de simuler une rencontre avec elles, histoire d’attirer d’autres individus. Lorsque les deux femmes parviennent à séduire un homme, elles l’attirent dans un endroit plus sombre. C’est là que Pierre Jeamot bondit sur lui et le frappe avec sa canne pour le dépouiller. A Niort, leurs petites combines commencent a éveiller les soupçons de la justice.

Une saignée pour le sauver

 

Samedi 30 décembre 1848. Il est un peu de plus de 19 h quand les trois comparses entament leur petit manège. Trente minutes plus tard, ils s’enfuient en courant « sur un chemin de traverse », perpendiculaire à l’avenue de Limoges. Monsieur Dubois, « directeur de l’octroi à la barrière de la route de Limoges » remarquent ces trois individus détaller à toutes jambes et entend presque aussitôt des cris de détresse tout près de là. Il court immédiatement en direction de la plainte et trouve un homme chancelant, le visage et les vêtements en sang. « Qui vous a mis dans cet état-là ? » lui demande aussitôt M. Dubois. « Ils s’en vont là » répond le malheureux, en indiquant de la main la direction prise par « les trois personnes qu’on avait vues courir ». Blessée mais consciente, la victime est conduite par M. Dubois à son bureau de l’octroi. Il en profite pour décliner son identité à son sauveur. Il se nomme Charles Victor Galliot. A 32 ans, il est le chef des subsistances militaires et surtout capitaine de la garde nationale.  Autant dire que l’affaire fait grand bruit dans le Niortais. Soigné par le docteur Bodeau, Galliot est reconduit chez lui où deux autres médecins l’auscultent. Ces derniers notent dans leur rapport pas moins de trois plaies sérieuses à la tête : « deux de chaque côté du front et l’autre à la partie postérieure du crâne et derrière l’oreille droite »3 . A cela s’ajoutent des contusions sérieuses du poignet à la partie externe de la main, au bras droit et au flanc gauche. Mais surtout, la victime se plaint d’horribles douleurs à la tête. Au fil des jours son état se dégrade. Les médecins comprennent que Galliot fait « une congestion intérieure ». Dans un ultime recours, ils procèdent à une saignée. En vain, le capitaine meurt le 2 janvier à 7 h du matin, trois jours après son agression.

Eulalie se met à table 

Quelques heures après ce décès, les autorités n’ont aucun mal à appréhender Jeamot et ses deux complices. Le trio avait été vu par suffisamment de témoins pour établir un signalement des plus précis. Forcément, Pierre Jeamot nie mais le juge François Duverger n’a aucun mal à faire parler la jeune Emilie Jeamot et ses 115 centimètres. Son interrogatoire apporte un éclairage précis sur les circonstances du drame. Le soir du crime, sa tante a bien donné rendez-vous à un homme au prétexte qu’elle venait « de se fâcher avec des femmes » qui « lui avaient dit des sottises un autre jour ». Cet individu était « plus petit que mon oncle et coiffé d’une casquette », précise-t-elle. Puis, Eulalie a retrouvé Pierre, son époux, dans les allées de la place de la Brèche, « non loin de deux réverbères à gaz ». « Ma tante a dit qu’un monsieur lui avait parlé et qu’elle lui avait dit d’aller l’attendre dans cette petite route qui est à côté de la barrière de Limoges. Mon oncle s’est fâché d’abord, puis a dit qu’il fallait y aller. » Arrivé sur les lieux, Eulalie a bien attiré Galliot, lui disant de s’enfoncer davantage sur le chemin d’exploitation jusqu’à une maison abandonnée. C’est d’un coin de cette bâtisse qu’a surgit Jeamot pour assener un terrible coup de canne au capitaine qui n’a rien vu venir dans son dos. « Donne ton argent où je t’assomme » lui a lancé son agresseur. Blessé à la tête, Galliot a collaboré, donné son argent mais Jeamot a continué de le frapper violemment. « Laissez-moi tranquille » a hurlé plusieurs fois le malheureux avant d’être abandonné par ses agresseurs. « Lorsque nous nous en allions, mon oncle a dit que le monsieur lui avait donné quatre francs et dix sous » ajoute la jeune fille. En revanche, elle dit ne rien savoir sur les précédentes agressions, si ce n’est des coups donnés « à un autre monsieur, un soir, dans le chemin bas. » Interrogée à son tour, Eulalie tentent de les justifier. «  Mon mari a bien donné un coup de canne à un monsieur qui m’avait attaqué dans le Bas Paradis mais je n’avais point donné de rendez-vous à ce monsieur. »4 La perquisition menée au domicile des Jeamot permet aux enquêteurs de trouver des vêtements tâchés de sang ainsi que la fausse barbe. Mis devant le fait accompli, Pierre Jeamot demande au juge d’instruction François Duverger de réfléchir quelques instants puis il finit par avouer.

Fâché à mort avec son patron 

Le procès de Jeamot et sa femme (la jeune Emilie ayant été relaxée) est l’occasion de revenir sur le parcours de ce garçon de 24 ans. Né à Ruffec, Pierre arrive à Niort à l’âge de 19 ans. Il travaille alors comme ouvrier pour plusieurs patrons mais n’y reste que très peu de temps. Il intente même un procès via le conseil des Prud’homme à l’encontre d’un de ses employeurs, M. Roche, qui refuse de le payer au motif que Jeamot «  perdait plusieurs heures par jour ». Le tribunal déboute Pierre. En guise de réponse, le jeune homme se rend chez son ancien patron et le « couvre d’injures en le menaçant avec son bâton. » Privé de revenus, il se retrouve dans l’incapacité de régler une dette à l’égard d’un cordonnier niortais, M. Morin. Il reste ainsi trois mois. Avec son épouse, elle aussi sans travail et réduite à fabriquer des blouses, ils décident alors de mettre sur pied le stratagème que l’on connaît.

Le 14 février 1846, lorsque Pierre Jeamot pénètre dans le tribunal, le jury et le public découvrent un jeune homme au teint clair d’1,67 mètre, à la barbe et aux cheveux châtains, le visage ovale. A l’issue de débats éclairs, les jurés rejettent la préméditation mais reconnaissent l’accusé coupable de coups et blessures, tout en lui accordant le bénéfice des circonstances atténuantes. La cour le condamne à vingt ans de bagne. Il prend alors la direction de la Guyane Française sous le matricule 6697/1250. Après plusieurs remises de peine, Napoléon III lui accorde une remise de peine totale le 12 septembre 1865. Quant à Eulalie, les jurés la reconnaissent coupable de complicité de coups et blessures. Elle écope de dix ans de bagne.

  1. Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 201

2. Barrière située sur les grands routes à l’entrée des villes. Surveillées par un préposé, elles servaient à prélever des taxes sur les marchandises entrantes au profit de la municipalité.

3. Rapport du docteur Bodeau. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 201

4. Interrogatoire d’Eulalie Jeamot, 13 avril 1849. Dossier de procédure. Archives départementales. 2 U 201

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Cet article a été publié le mardi 5 décembre 2017 à 5:56 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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