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Déc

Un crime au clair de lune (Saint-Varent, 1834)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

On a beau être amis et partager des moments de convivialité, il arrive un moment où l’alcool fait dérailler le scénario de la soirée festive. Les destins s’en trouvent alors bouleversés à jamais. La preuve. 

15 décembre 1834. 21 h. Louis Joyau est en colère. Très en colère même. Caché en embuscade sous un escalier permettant d’accéder au moulin de la Chevrie, une propriété située dans la commune de Saint-Varent, le « garçon meunier » de 22 ans attend que les responsables de son courroux se présentent. Tapis dans la pénombre, une fourche à feu à la main, ils les attend de pied ferme. A commencer par son maître, le propriétaire du moulin, Louis Marcheteau, 30 ans, qui vient de le mettre à la porte. Mais c’est surtout Alexis Rabit qu’il maudit le plus. Ce « bourgeois » vient de lui faire perdre huit bouteilles aux cartes. Il va le payer.Après quelques minutes d’attente, Louis Joyau entend du bruit derrière la porte, puis deux hommes descendre les escaliers. A peine ont-ils touché le sol qu’il se précipite sur le premier en lui portant un coup de fourche. « Que fais-tu là ? »1 lui crie Louis Marcheteau blessé au bras par l’arme à deux doigts. Joyau ne répond rien et assène un second coup de fourche à son maître. Touché à la cuisse, Marcheteau parvient à esquiver la troisième offensive en se jetant en arrière ; pas Jacques Gaborit, qui, légèrement en retrait, se retrouve subitement en première ligne. « Tu viens de faire un assassinat chez moi » hurle Marcheteau en voyant Gaborit s’écrouler. Paniqué par son geste, Joyau s’enfuit dans un premier temps en direction du bois. « Tu ne dormiras pas chez moi »2 lui crie Marcheteau en tentant de le suivre. Mais Joyau n’en a pas fini. Il rebrousse chemin et veut s’en prendre à son patron qu’il vient de manquer à trois reprises. Le propriétaire réussit pourtant à s’échapper et à se barricader chez lui. Après voir attendu quelques instants, Joyau se résigne à regagner la grange dans laquelle il dort depuis deux ans. Il ne voit pas son maître sortir de chez lui pour aller prévenir le juge de paix et le médecin. Quelques heures plus tard, ce sont les gardes nationaux qui le sortent de l’écurie où il s’est renfermé pour le remettre aux gendarmes de Coulonges.

« Les suites de cette blessure ne sont point à redouter »

Lorsque Pierre-Ferdinand Nepveu débarque sur les lieux du drame, la situation est terrifiante. Le médecin de Saint-Varent  de 38 ans est interpellé par la quantité de sang « considérable »3 perdue par Jacques Gaborit. La victime en a sur tout le corps mais c’est sur le visage que le spectacle est le plus impressionnant. Le pouls est « extrêmement faible », la tête lui tourne lorsqu’il se met debout. Quant à la blessure, elle est aussi terrible que saugrenue. Le malheureux Gaborit, 30 ans, a été touché par un des doigts de la fourche sous l’oeil droit, à la racine du nez. Même si l’hémorragie a cessé, la cloison nasale est complètement obstruée par le sang. Quant à la profondeur de la plaie, elle reste difficile à mesurer. Pour autant le médecin se veut plutôt optimiste. « Nous croyons pouvoir conclure que les suites de cette blessure ne sont point à redouter, à moins que la violence du coup n’aurait occasionné une commotion du cerveau qui pourrait produire d’ici cinq à six jours une inflammation de cet organe et de sa membrane. »4 Quant à Louis Marcheteau, la victime des deux premiers coups de fourche, sa blouse est déchirée mais ses blessures au bras et à la cuisse ne sont pas inquiétantes. De retour le lendemain, Pierre-Ferdinand Nepveu trouve Gaborit près du feu, le pouls normal, « ne se plaignant point d’éprouver de douleur ». Mais le surlendemain, le diagnostic est beaucoup plus inquiétant. Gaborit est « extrêmement agité » « ne pouvant rester cinq minutes dans la même position ». La veille, ses maux de tête étaient tels qu’il s’est « fait appliquer trois sangsues sur le sourcil droit » qui l’ont soulagé. Les douleurs ont cessé mais sa vision de l’oeil droit a disparu. Le docteur pratique une saignée et conseille « des bains de pied sinapisés» et « une diète absolue ». Avant de partir, il préconise qu’il sera « indispensable de rouvrir la saignée. » Pierre-Ferdinand Nepveu retourne voir son patient deux jours plus tard, le 20 décembre, vers 18h. Il trouve Jacques Gaborit « sans parole depuis la veille au soir », « sans fièvre » mais « la pupille se dilatant plus difficilement ». En interrogeant ceux qui l’entourent depuis le drame, il comprend que les bains de pied n’ont pas été appliqués. Le docteur prescrit « une application de vingt sangsues derrière les oreilles », des bains de pied et de « l’eau froide sur la tête ». Malgré toute cette attention, l’état du blessé se dégrade les jours suivants peut-être parce qu’il n’a été possible de trouver que treize sangsues sur les vingt préconisées. Allongé dans un lit, le pouls très faible, Jacques Gaborit alterne les moments d’agitation extrême et « un état d’abattement difficile à décrire. »Il finit par s’éteindre le 23 décembre vers 5 h du matin, huit jours après son agression.

« Les funérailles d’un cochon »

L’instruction est l’occasion de comprendre les circonstances précise du drame. La soirée du 15 avait pourtant bien commencé. Pour célébrer « les funérailles d’un cochon », Louis Marcheteau décide d’inviter plusieurs de ses amis dans son moulin. « Après voir joué à la boule » en buvant de nombreux verres, le meunier propose à ses quatre invités de poursuivre les festivités dans sa chambre pour jouer aux cartes et « pour boire le vin qui avait été perdu »5. Les cinq camarades se mettent d’abord à table pour souper puis s’installent pour débuter la partie. Jacques Gaborit préfère rester près du feu. Marcheteau, Joyau, Rabit et son jeune domestique, Mignonnet, se lancent dans une partie effrénée qui ne tarde pas à tourner au vinaigre pour une question d’argent. Excédé d’avoir perdu plusieurs bouteilles de vin toutes déjà bues, Louis Joyau se lève subitement et jettent ses cartes au feu. Alexis Rabit qui ne compte pas stopper une partie qui l’a vue gagner six sous et deux bouteilles de vin, se précipite dans les flammes et parvient à récupérer les cartes. Le jeu reprend sans Joyau mais avec Gaborit. Voyant la partie se dérouler sans lui, Joyau se rapproche des deux joueurs et d’un geste rapide parvient à leur arracher les cartes des mains avant de les précipiter une seconde fois dans le feu. « Donne-moi donc une tape » défie Rabit en lui tendant sa joue. Sa provocation achevée, il reçoit instantanément « un soufflet » en guise de réponse. Une bagarre éclate aussitôt entre les deux hommes et à ce petit jeu, Joyau ne fait pas le poids. « Couché sous Rabit », il demande rapidement pardon. Rabit desserre l’étreinte mais à peine a-t-il lâché le domestique que ce dernier se précipite de nouveau sur lui. Cette fois Rabit se saisit d’un chenet. Dans la maison, la rixe et les cris ont réveillé la fille de Louis Marcheteau qui hurle de terreur. Le propriétaire décide d’agir. Il saisit son domestique par le bras, ouvre la porte de la chambre et le met dehors. Au lieu de regagner son écurie pour aller se coucher, Louis Joyau, furieux, décide de se venger en patientant sous l’escalier donnant accès à la chambre de son maître, une fourche à la main. On connaît la suite.

Dix-sept bouteilles de vin consommées

C’est finalement l’autopsie qui nous éclaire sur les circonstances précises du décès de Jacques Gaborit. Dans son rapport le docteur Nepveu note la présence de plusieurs fractures sous l’oeil droit, notamment l’os maxillaire droit. La dent de la fourche « a été arrêté par la dure-mère qui n’a point été percée, en sorte que la dure-mère et le cerveau n’ont point été endommagés ». Il conclut. « La formation de la substance jaunâtre […] observée à la partie supérieure du cerveau et du cervelet ainsi que l’épanchement séreux de la base du crâne […] ont paru être le résultat d’une arachnoïdite. » « Cette inflammation pourrait être attribuée à la commotion du cerveau qui a eu lieu à la suite du coup qu’il a reçu. »6

Félicité avait tout vu 

Lorsque le natif d’Availle-sur-Thouet s’installe sur le banc des accusés le 31 janvier 1835, les jurés découvrent un homme au front large avec une grande bouche et des cheveux châtains. Pour sa défense, l’accusé explique qu’il s’est bu l’équivalent de « dix-sept bouteilles de vin »7 le soir du drame. « Aussi étions-nous très chauffés » précise-t-il comme pour minimiser sa responsabilité, en ajoutant qu’il était « fâché d’avoir perdu au jeu huit bouteilles de vin ». Dans cette cour d’assises capable de juger un homme un mois et demi après les faits, les débats sont expéditifs. Dans ce contexte, le « garçon meunier », jugé pour meurtre et tentative de meurtre, risque très gros, d’autant qu’un témoignage vient appuyer l’idée que l’accusé avait bien l’idée de tuer lorsqu’il est passé à l’acte. Ainsi Félicité Miot, une voisine de Marcheteau, alertée par les cris a tout vu. Surplombant la scène, elle décrit avec précision les événements, la détermination de Joyau, les coups portés et surtout ses menaces proférées à l’encontre de son patron après s’être enfuit dans un premier temps en direction du bois. « J’ai été d’autant plus à même de voir et d’entendre tout ce qui a été dit et tout ce qui été fait, à la sortie de la maison de Marcheteau, qu’il n’existe qu’une douzaine de pas entre l’habitation de ce dernier et la croisée de ma chambre et que ce jour-là, il faisait un clair de lune superbe. »La femme de 28 ans explique que l’accusé est retourné vers la grange et a menacé son patron. « Marcheteau approche, je vais t’en faire autant. » Une preuve de sa volonté de tuer ? Pas pour les jurés qui reconnaissent Joyaux coupable de coups et blessures sur les personnes de Louis Marcheteau et Jacques Gaborit mais rejettent l’idée chez l’accusé d’avoir voulu donner la mort aux victimes et « d’avoir attendu plus ou moins longtemps en bas de l’escalier […] pour exercer sur eux des actes de violences. » Au final, la cour le condamne à deux ans de prison.

Les sources

1. Audition de Louis Marcheteau, 10 janvier 1835, dossier de procédure. 2 U 144. Archives départementales des Deux-Sèvres.

2. Audition de Félicité Miot, 31 décembre 1834, dossier de procédure. 2 U 144. Archives départementales des Deux-Sèvres.

3. Audition de Pierre-Ferdinand Nepveu, 10 janvier 1835, dossier de procédure. 2 U 144. Archives départementales des Deux-Sèvres.

4. Rapport de Pierre-Ferdinand Nepveu, 16 décembre 1834, dossier de procédure. 2 U 144. Archives départementales des Deux-Sèvres.

5. Expression d’Alexis Rabit. 10 janvier 1835, dossier de procédure. 2 U 144. Archives départementales des Deux-Sèvres.

6. Rapport d’autopsie du docteur Pierre-Ferdinand Nepveu, 10 janvier 1835. Dossier de procédure. 2 U 144. Archives départementales des Deux-Sèvres.

7. Interrogatoire de Louis Joyau, 17 décembre 1834. dossier de procédure. 2 U 144. Archives départementales des Deux-Sèvres.

8. Audition de Félicité Miot, 31 décembre 1834, dossier de procédure. 2 U 144. Archives départementales des Deux-Sèvres.

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Cet article a été publié le mardi 31 décembre 2019 à 6:00 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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