Coupable mais innocent. C’est en résumé l’une des définitions que l’on pourrait donner des « verdicts  scandaleux », expression retenue par les historiens pour expliquer les décisions surprenantes rendues parfois par les jurys de cour d’assises au XIXe et au début du XXe siècle. Les « verdicts scandaleux » trouvent principalement leur origine dans le fonctionnement de la délibération. De 1810 à 1942, seuls les douze jurés populaires répondent aux questions de culpabilité de l’accusé. La peine est ensuite prononcée par les magistrats. Dès lors, par crainte de la décision qui sera prise dans « leur dos », les jurés préfèrent acquitter plutôt  que de voir l’accusé sanctionné trop lourdement. C’est probablement ce qui explique le verdict incroyable rendu par la cour d’assises des Deux-Sèvres, le 5 mars 1879.

A l’abri près du cimetière

Lorsque le procès de Pierre Frégout s‘ouvre à Niort le matin du 5 mars 1879, les faits sont entendus. Cet homme robuste de 33 ans, domestique à la ferme de Chavan, commune de Cherveux, a commis l’irréparable deux mois plus tôt à Saint-Christophe. L’histoire commence un soir d’hiver à Saint-Christophe, dans l’auberge de la famille Voy. Ce dimanche 12 janvier, une violente dispute éclate entre Frégout et Louis Thoreau au sujet du paiement d’un verre d’eau de vie. Les paroles hautes en couleur et les insultes proférées par le second mettent Pierre Frégout dans une rage folle. En une fraction de seconde, il se jette sur un Thoreau , inconscient de provoquer un adversaire beaucoup plus robuste que lui. Heureusement, les témoins parviennent à séparer les deux hommes. Conscient de la dangerosité de Frégout, ils décident de mettre Thoreau à l’abri, près du cimetière. Malheureusement, Frégout a tout vu. Sans que le moindre villageois ne puisse l’arrêter, le domestique se précipite de nouveau sur sa proie. A coups de pied et de poing, Frégout terrasse son adversaire. Il le secoue avec une force incroyable, la tête de la victime, telle celle d’un pantin, se fracassant sur les pavés de la route. Devant la gravité de la situation, M. Larché, un témoin, tente de s’interposer mais Frégout le saisit aussitôt à la gorge en le plaquant contre un mur. Larché s’éloigne. Un autre homme essaie de calmer la furie du villageois avant de renoncer. Ces tentatives ont au moins le mérite de laisser du répit  au malheureux Thoreau. Complètement sonné et recouvert de sang, l’homme parvient à se mettre debout et tout en titubant regagne son domicile. 

Vingt-cinq lésions sur le corps

Le lendemain, on découvre son cadavre, à 200 mètres de Saint-Christophe, sur un chemin près d’un pailler. La victime est « couchée sur le dos, les bras à moitié ramassé sur la poitrine […], sa chemise raccommodée complètement ensanglantée. [3] » Les enquêteurs sont sidérés par l’état du malheureux. Il y a du sang partout, notamment sur le chemin, à 200 mètres du point de chute du malheureux. Les médecins, chargé de l’autopsie, notent dans leur rapport de sept pages, pas moins de vingt-cinq lésions. En quelques heures, l’enquête est bouclée. Pierre Frégoux est arrêté. Il reconnait les faits et concède même être retourné frapper Thoreau sur le chemin, alors que tout les témoins pensaient la rixe terminée. « Je crois lui avoir donné des coups de couteau. Seulement mes souvenirs sont très confus parce que j’étais très ivre. Je me rappelle aussi lui avoir enlevé son couteau avec lequel il me menaçait[4] »

Le jour du procès, l’accusé fait profile bas. Les débats sont l’occasion de mettre en avant sa bonne réputation et son  sérieux mais aussi d’expliquer que les insultes proférées par Louis Thoreau ont tout déclenché. C’est probablement ces éléments qui ont plongé les jugés dans l’embarra. En ignorant la sanction que les magistrats allaient prononcer, les jurés, ne désirant pas sanctionner lourdement l’accusé, ont préféré répondre par la négative à la question du meurtre et ce, malgré les aveux de Frégout.  Ce dernier est donc ressorti libre du tribunal.



[1] Auteur de l’ouvrage,  « Les grandes affaires criminelles en Deux-Sèvres »

[2] Dans le dossier de procédure et dans la presse, l’accusé est aussi appelé Pierre Fréjout

[3] Constat des lieux. Dossier de procédure.

[4] Interrogatoire de Pierre Frégout, le 4 février 1879. Dossier de procédure.

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Cet article a été publié le vendredi 23 novembre 2012 à 4:06 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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