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Un mystérieux tireur dans la nuit (Juillé, 1880)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Deux-Sèvres

Le 10 juin 1880, le verdict de la cour d’Assises a surpris tout le monde. (Sources : archives départementales)22 février 1880, 22 heures. Jean Travers marche le cœur léger sur un chemin allant de Juillé à Ensigné, non loin de Brioux. Si ce journalier robuste de 35 ans affiche une telle joie de vivre, c’est qu’il doit se marier dans quelques semaines. Il vient d’ailleurs de dîner avec Céleste Matras, sa promise, et ses futurs beaux-parents, histoire de régler les derniers détails du mariage. Avant de s’engager dans la nuit pour rentrer chez lui, il a embrassé Céleste. Il ignorait à cet instant qu’il s’agissait peut-être de la dernière fois.Après une demi-heure de marche, Jean Travers arrive à quelques centaines de mètres de son domicile. Cachée à la lisière d’un bois, une silhouette, un fusil à la main, l’observe. Malgré la nuit, la lumière de la lune lui permet de distinguer assez facilement le visage de celui qu’il guette. A douze mètres, l’individu reconnaît parfaitement Jean Travers. Il le met en joue, appuie sur la détente et prend ses jambes à son coup à travers les bois et les champs. Pendant ce temps, Jean Travers gît sur le sol, touché au flanc gauche. Le coup de feu dans la nuit alerte les villageois. La victime est rapidement secourue. Le médecin qui arrive à son chevet constate un nombre impressionnant de petites blessures saignantes et arrondies de 2 mm qui ont touché le tronc et le bras gauche. Les jours de Jean Travers ne sont pas en danger mais l’articulation du coude est très abîmée. Le docteur dénombre 90 impacts de plomb sur son corps.

Un crime du « XIXe siècle« 

Le lendemain, les enquêteurs arrivent sur les lieux du drame et repèrent la cachette du criminel. Dans les bois, ils découvrent la cartouche du fusil fabriquée avec du papier journal intitulé, « le XIXe siècle« . Les premiers interrogatoires des villageois désignent un coupable : Jacques Vêque, un agriculteur aisé de Juillé. Ce propriétaire de 59 ans aurait agi par jalousie puisqu’il désirait lui aussi épouser Céleste. Le juge d’instruction perquisitionne aussitôt son domicile. Sur place, les éléments trouvés sont édifiants. Dans un tiroir, il découvre une feuille déchirée de journal, « le XIXe siècle« , provenant de la même page que celle trouvée dans les bois. Les plombs utilisés pour commettre le crime sont aussi identiques à ceux trouvés dans le fusil de Vêque. Ce dernier nie tout en bloc : la tentative d’assassinat mais aussi la demande en mariage. « Ce n’est pas moi puisque j’étais dans mon lit »(1) concède-t-il au magistrat instructeur Léopold Thoreau, en expliquant être allé auparavant passer la soirée chez son voisin, M. Roy. « Il est établi que vous êtes parti de chez Roy à 9h mais vous avez eu le temps ensuite de vous rendre au lieu de la Fortune, puisqu’il était près de 10h lorsque Travers est passé dans ce bois et qu’on a tenté à ses jours » insiste le juge . « Je n’en sais rien […] » « Cependant vous saviez que Travers était ce soir chez les époux Matras? » « Je l’ai su par Roy qui en a parlé pendant que je me trouvais chez lui mais je ne l’ai pas su ce jour-là […] » Léopold Thoreau aborde ensuite le mobile supposé du crime : Céleste Matras. « Je n’ai jamais eu cette idée parce que je la trouvais trop jeune. » Le magistrat, certains des déclarations des villageois, hausse le ton. « Est-ce que vous n’avez jamais demandé à la fille Matras de se marier avec vous? » « Je lui en ai parlé quelques fois, mais c’était en plaisantant, puisque je la trouvais trop jeune. » « Si vous n’aviez pas eu l’intention de vous marier avec cette fille, pourquoi lui avez-vous quelques fois adressé des menaces? » « Je ne lui ai jamais fait de menaces. »

« Ce sera un malheur si nous ne nous marions pas tous deux! »

Céleste Matras, entendue à son tour, assure au juge tout le contraire. Les demandes en mariage et les menaces étaient réelles. « Ce sera un malheur si nous ne nous marions pas tous deux! » lui lança-t-il au visage quelques semaines plus tôt. Une nouvelle fois, le juge Thoreau interroge Jacques Vêque et met sur la table toutes les cartes de son jeu. « Il parait que vous seul pouvez être l’auteur de cet attentat. ce qui forment de fortes présomptions contre vous, ce sont d’abord les empreintes de pas qui se trouvent à la sortie du bois et qui concordent avec les socques (2) que nous avons trouvées chez vous, puis le papier trouvé sur les lieux de l’attentat ayant servi de bourre au coup de fusil qui a été tiré et qui parait être le même  que le fragment de journal trouvé dans votre tiroir et aussi la concordance du plomb provenant du coup de fusil avec celui que vous avez et d’un autre côté la jalousie que vous avez pu avoir […] vous a poussé à commettre ce crime? » Mais le prévenu se défend becs et ongles. « Pour ces empreintes de pas, il y a plus de trente personnes dans le bourg dont les chaussures pourraient s’appliquer car il est passé là des quantités de personnes. Quant au papier trouvé chez moi, il n’en a jamais été déchiré pour servir de bourre de fusil. Ce papier me provient de marchandises que j’avais achetées à Brioux, de la Blondine de Melle qui avait enveloppé du coton là-dedans. Quant au plomb, le n°4 est partout semblable. Mais je n’avais aucun motif de me venger de ce jeune homme. « 

Vraiment coupable ?

Le 10 juin, Jacques Vêque est présenté devant la cour d’assises des Deux-Sèvres. Il risque gros car, même si Jean Travers s’est finalement rétabli, les  tentatives d’assassinat sont souvent punies de lourdes peines de bagne. Pourtant à la question, Jacques Vêque est-il coupable d’avoir en la commune de Juillé, le 22 février 1880, tenté de donner volontairement la mort au sieur Jean Travers » (3), les jurés répondent par la négative. C’est donc libre que l’accusé est ressorti du tribunal. Les sources judiciaires ne disent pas en revanche si les deux protagonistes de l’affaire se sont recroisés par la suite.

1. Interrogatoire de Jacques Vêque, 25 février 1880. Dossier de procédure. (Archives départementales des Deux-Sèvres)

(2). « Sorte de chaussure sans quartier et le plus souvent à semelle de bois.  » Dictionnaire de L’Académie française, 8th Edition (1932-5). Disponible sur http://portail.atilf.fr/cgi-bin/dico1look.pl?strippedhw=socque

(3) Déclaration du jury. 10 juin 1880.  Dossier de procédure. (Archives départementales des Deux-Sèvres)

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Cet article a été publié le samedi 11 avril 2015 à 9:45 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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