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Le racisme ordinaire au XIXe siècle à l’encontre d’un étranger, à St-Jean-de-Thouars en 1911. Quant la bêtise humaine bouleverse le destin de trois jeunes hommes à l’aube de la Grande Guerre.

8 juin 1911. André Menato pénètre vers 18 h dans l’auberge de Louis Lesquillard,  à St-Jean-de-Thouars.  A 19 ans, ce colporteur, originaire du Tyrol, est ravi de pouvoir se reposer après de longues heures de marche. Il ignore en s’installant à la table de Vincent Régent et Eugène Fillault, 22 ans, que son destin est sur le point de basculer.Alors que le jeune homme passe sa commande pour manger, ses deux voisins, terrassiers de métier, l’interpelle. Ils ont remarqué son accent italien. « Je suis Savoyard et non italien » leur répond André Ménato. Peu satisfaits de cette réponse, les deux terrassiers se montrent soudainement plus agressifs. Ils ne veulent pas d’un Italien à leur table. « Oh si, il est Italien. Les Italiens ne sont bons qu’à se battre et à donner des coups de couteau et souvent, ils se mettent à cinq ou six contre un. »[1] Face à ces propos, Mme Lesquillard, pour apaiser les tensions, propose à Ménato de venir s’installer dans une autre salle, mais le colporteur la rassure. La querelle est terminée. A côté de lui, Régent et Fillault poursuivent leurs injures et menace le garçon de représailles s’il s’approche de leur chantier de travail. L’un d’eux tente même d’empêcher Menato de manger. Les deux terrassiers se lèvent finalement pour aller payer leur note. A ce moment, en passant derrière le colporteur, l’un d’eux menace une nouvelle fois Menato. « Bougre d’Italien, tu ne mangeras pas la portion que tu as devant toi, nous allons te casser la gueule » . Jusqu’alors très calme, le colporteur se lève subitement, s’empare du couteau sur la table et en porte un coup à Réjent. Fillault tente alors de venir au secours de son camarade mais Menato le frappe à son tour avant de s’enfuir malgré la tentative désespérée pour le retenir de Louis Lesquillard. Le jeune homme est finalement arrêté dans un jardin voisin, celui de Louis Alcide Arthus, un vétérinaire. Quelques jours plus tard, ce dernier confiera aux enquêteurs au sujet de Ménato. « Cet individu nous a dit qu’il était Autrichien qu’on lui disait toujours qu’il était Italien et que ça le vexait parce que ça l’empêchait de gagner sa vie. Il me faisait l’effet d’un homme tout penaud et je crois qu’il tremblait. » [2]

« Je dis toute la vérité »

Dans l’auberge, le docteur Samuel Petiteau dépêché sur les lieux avec deux gendarmes trouve Réjent baignant dans une mare de sang. Sa blessure au ventre semble très sérieuse. Il est envoyé d’urgence à l’hôpital de Thouars. Pour Fillault, l’affaire est moins grave, seule sa jambe a été touchée. Les deux médecins, chargés de l’expertiser à sa sortie de l’hôpital, notent que la cicatrice de la blessure longue de trois centimètres « présente un noyau adhérent, sensible et douloureux  à la pression »[3] Il pourra remarcher mais « des douleurs intermittentes existeront dans la jambe » pendant au moins trois mois. Interrogé par le juge Barbaud, André Menato tente de se justifier. « Pour mon malheur, j’avais bu un peu trop. Si je n’avais pas bu, je ne serais pas resté dans cette auberge, j’aurais fait comme d’habitude, dès que j’aurais vu que je ne pouvais me trouver mêlé à une dispute, je n’aurais pas le regret aujourd’hui d’avoir frappé les deux terrassiers. »[4] Une confrontation avec Fillault est organisée. « Nous n’avons pas apostrophé le prévenu comme il le prétend » se défend la victime, pas du tout mis en cause par le magistrat instructeur. « Je dis toute la vérité » se défend le colporteur.

Perforé sur six centimètres

Le mardi 12 septembre, face à la cour d’assises de Niort, le jeune Autrichien doit répondre d’un double crime : une tentative d’homicide et un homicide, puisque quatre jours après son agression, Régent à succombé à une péritonite, provoquée par sa blessure au ventre. Trop faible et victime de nombreux vomissement, la victime n’a jamais pu être entendue par les enquêteurs. Les médecins appelés à la barre expliquent que la mort a résulté d’un coup de couteau donné de bas en haut, à gauche de l’abdomen, l’arme ayant pénétré la victime sur six centimètres. Reconnu doublement coupable de coups et blessures volontaires, dont un a provoqué la mort de Régent, Menato est en revanche disculpé de meurtre. Grâce aux circonstances atténuantes que lui accorde le jury, l’accusé est condamné à deux ans de prison par la cour.


 

 

[1]             Déposition de Louis Lesquillard. 10 juin 1881. Dossier de procédure. 2 U 298. Archives départementales

[2]             . Déposition de Louis Alcide Arthus. 17 juin 1881. Dossier de procédure. 2 U 298. Archives départementales

[3]             . Expertise des docteurs Petiteau et Gallot. 9 juillet 1881. Dossier de procédure. 2 U 298. Archives départementales

[4]             . Interrogatoire d’André Menato. 20 juillet 1881. Dossier de procédure. 2 U 298. Archives départementales

Cet article a été publié le jeudi 4 août 2016 à 4:03 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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