Lorsqu’il éclate au grand jour, le crime et l’instruction qui l’accompagne, permettent parfois de lever le voile sur d’autres faits tout aussi graves. Illustration avec le crime de Ligré, survenu le 22 janvier 1927.

22 janvier 1927. Yvonne Saillour, une jeune paysanne de 13 ans vaque à ses occupations dans la maison familiale située à la ferme du Gourbier, à Ligré. Alors que le déjeuner vient de s’achever, l’adolescente sursaute. Des hurlements épouvantables s’échappent de l’autre bout de la maison. Yvonne se précipite. Son cœur bat la chamade car elle a parfaitement reconnu la voix de sa mère. Tremblante, elle pénètre à toute allure dans la pièce servant à la confection du pain. Elle ouvre la porte. La scène qui s’offre à elle dépasse l’entendement. Sa mère défigurée gît sur le sol dans une mare de sang. Yvonne lève les yeux et voit son père accroupis près du corps, les mains positionnées autour du cou de sa mère. L’adolescente fait aussitôt demi-tour et se précipite chez les voisins. Quelques secondes plus tard, ces derniers débarquent au domicile des Saillour et tentent de porter secours à la victime. Sur leur chemin, il trouve le mari, recouvert de sang, les yeux hagards. « Elle n’est donc pas encore crevée » (1) lâche-t-il au comble de la colère. Dans les heures qui suivent, les autorités arrivent sur les lieux du drame. Benjamin Saillour est aussitôt mis sous les verrous.

Le drame dans la boulangerie

Face aux enquêteurs, le cultivateur de 44 ans explique les circonstances du drame. Depuis des années, il porte au plus profond de lui une cicatrice qui n’a jamais pu se refermer. Prisonnier des Allemands lors de la Grande-Guerre, Benjamin n’a pas eu de nouvelles de son épouse pendant près de quatre ans. Lorsqu’il a débarqué dans son village du Finistère à la fin du conflit, sa femme avait accouché de jumeaux. Quelle trahison ! Lui qui avait déjà reconnu un premier enfant de son épouse avant leur mariage en 1908.

Une impossible reconstruction

Le couple tente malgré tout de se reconstruire et déménage dans l’Indre-et-Loire. Trois enfants naissent de cette union instable ; le couple enchaîne séparations et réconciliations. Le 22 janvier 1927, la rancœur de Benjamin atteint son paroxysme. Il enferme sa femme dans la « boulangerie » de la ferme, se munit d’une pelle et lui assène plusieurs coups dans le dos et sur la tête. Voyant qu’elle respire encore, il l’achève à coups de bûche et de sabots. Pour s’assurer de sa mort, il finit par l’étrangler.

Les confidences d’Yvonne

La nouvelle stupéfait les voisins. Dans le village, Benjamin jouit d’une véritable estime. Les enquêteurs ne récoltent que des renseignements favorables à son sujet que ce soit en Bretagne ou en Indre-et-Loire. Pourtant, l’affaire rebondit quelques semaines plus tard. La jeune Yvonne Saillour confie à des voisins que son père a abusé d’elle et de ses frères à de multiples reprises. Benjamin reconnaît les faits pour Yvonne mais récuse les attouchements sur ses deux fils. « D’où provenaient alors les discussions terribles que vous aviez avec votre femme ? » (2) lui lance président au moment de l’interrogatoire lors de son procès. « On se disputait pour des affaires de ménage. » « Je crois plutôt que c’était en raison de votre attitude indigne vis-à-vis de votre fils et fille » lui rétorque le président.

« Une provocation de sa femme »

Dans son réquisitoire, l’avocat général, M. Zoepffel, accable davantage l’accusé en brossant le portrait « d’un odieux sadique » et d' »une véritable brute sanguinaire » (2). A la fin de son intervention qualifiée d' »admirable péroraison » par le journaliste de La Dépêche, il demande l’application pure et simple de la peine capitale. La salle frémit. Lorsqu’il débute sa plaidoirie, Robert Chautemps sait qu’il joue clairement la tête de son client. Il met en avant les excellents antécédents de Benjamin Saillour que les témoins n’ont d’ailleurs pas manqué de souligner lors de leur déposition à la barre. « Les faits contre la morale qui lui sont reprochés ont été commis évidemment sous l’influence de troubles mentaux passagers » (2) explique le défenseur, reprenant une des conclusions de la déposition du médecin aliéniste, entendu en qualité d’expert. « Il n’a pas tué sa femme pour faire disparaitre un témoin gênant » puisque des témoins dont son fils légitime avait connaissance des viols. « Il a tué dans un moment de folie furieuse, l’esprit troublé par ses anciennes infortunes conjugales et peut-être à la suite d’une provocation de sa femme. La conduite de celle-ci fut une constante provocation ! On pardonne mais on ne peut pas tout oublier. »  Robert Chautemps rejette la préméditation et demande aux jurés de ne pas « oublier le passé sans tâche de Saillour. »

Un verdict incroyable

 Les jurés se retirent et reviennent quelques minutes plus tard avec un verdict incroyable. Reconnu coupable de meurtre, l’accusé passe au travers les gouttes de la préméditation et des circonstances aggravantes. La cour d’assises le condamne à sept de travaux forcés, une peine ridicule pour un meurtrier doublé d’un violeur.

(1) : Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales de l’Indre-et-Loire.

(2) : La Dépêche. 23 juin 1927. Archives départementales de l’Indre-et-Loire.

Cet article a été publié le lundi 4 février 2013 à 2:25 et est classé dans Crimes en Touraine. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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