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Une terrible erreur de jeunesse (Saint-Denis-Hors, 1904)

   Ecrit par : Olivier Goudeau   in Crimes en Touraine

Quelques-uns des crimes de sang sont perpétrés par de jeunes gens qui commettent l’irréparable au sortir de leur adolescence. Un passage à l’acte qui va bouleverser leur vie.  Déportés pour la plupart en Guyane, les jeunes  assassins porteront toute leur vie ce terrible écart. Beaucoup ne reviendront d’ailleurs  jamais de cet enfer.

12 novembre 1903. M. Ronflard, cultivateur à Saint-Denis-Hors circule sur la route conduisant au village des Vallées, non loin d’Amboise. Après plusieurs minutes de marche, il reconnaît au loin la jeune Raymonde Bordier, 19 ans, en train de discuter sur le bord de la route avec un inconnu. Il la salut avec plaisir. Raymonde, il la connaît depuis longtemps. C’est une fille honnête, polie et très appréciée dans le village. En passant devant les deux jeunes gens, M. Ronflard saisit une phrase de la jeune fille : « Non, je vous dis non, et ce sera non. » (1)Quelques instants plus tard, trois détonations résonnent dans la campagne. M. Ronflard sursaute et voit passer devant lui en vélo le garçon qui accompagnait Raymonde. Dans la foulée, un homme accourt dans sa direction. C’est M. Petiot, un villageois. L’homme est bouleversé. Il vient de trouver Raymonde Bordier en sang sur le bord de la route. M. Ronflard s’élance alors dans une course folle. Complètement essoufflé, il arrive enfin près de la jeune fille inanimée. Il la prend dans ses bras mais il est déjà trop tard. Les autorités arrivent sur les lieux le soir même. L’expertise médicale démontre que la victime a reçu trois coups de revolver à bout portant dans la tempe droite. Détail sordide, l’assassin a maintenu la tête de sa victime lors des coups de feu.

« Je suis perdue »

Le garçon qui l’accompagnait est activement recherché. Les témoignages des amis de la victime permettent de déterminer son identité. Il s’agit de Théophile Bruzeau, 20 ans. Après quatre jours de course poursuite avec la justice, le suspect se constitue prisonnier à Paris. Aussitôt interrogé, Théophile explique que la victime était sa maîtresse depuis quatre mois et qu’il devait l’épouser. Malheureusement, Raymonde a changé d’avis. Poussé par le désespoir, il s’est donc résolu à la tuer par amour. Mais les enquêteurs ne croient pas la version du crime passionnel. Personne dans le village ne confirme cette relation. Pire, plusieurs témoins expliquent que Raymonde était harcelée. « Je suis perdue » (1)  avait-elle d’ailleurs confessé le jour du crime. Le 31 octobre 1903, lors d’un bal, Raymonde avait eu le malheur d’accepter de danser avec un autre homme. Théophile Bruzeau lui serra alors le bras en lui disant que « son revolver était chargé, qu’il y avait trois coups pour elle et trois coups pour lui . » « Avant huit jours, il arrivera un malheur » avait-il lancé quelques jours avant le drame. Le jour du crime, Raymonde avait demandé à un collègue de travail de la raccompagner chez elle. Il croyait qu’en la laissant à quelques mètres de son domicile, il la mettait à l’abri. Erreur. Théophile guettait sa proie.

10000 francs de dot

Le procès de Théophile Bruzeau s’ouvre le 25 mars 1904 au milieu de l’agitation générale. L’interrogatoire est un des moments forts du procès. Il permet de brosser le portrait d’un garçon jouissant globalement d’une bonne réputation. « Je l’ai rencontrée par hasard ; elle causait avec un jeune homme […] Je n’avais pas l’intention de la tuer » (2) se défend le jeune homme. Le président réplique en évoquant la présence de l’arme sur les lieux du crime et la location du vélo. Il ajoute . « Lorsque vous l’avez tuée, vous aviez assujetti la tête de votre victime dans votre bras gauche, pendant que, de la main droite, vous déchargiez votre révolver. Cette position seule peut expliquer que vous ayez logé vos trois balles dans la tempe de Raymonde Bordier, si près l’un de l’autre. » C’est faux », persiste l’accusé, « Raymonde Bordier ne me touchait pas lorsque j’ai tiré des coups  de  revolver. »

Pendant deux jours, les témoins qui déposent à la barre confirment que Raymonde n’était pas amoureuse et qu’elle avait peur. D’autres confessent que la grand-mère de la victime avait promis 10000 francs de dot pour le mariage de sa petite fille. Une promesse qui a visiblement séduit un assassin plein de repentir. « Je regrette beaucoup ce que j’ai fait » confesse-t-il avant la délibération du jury. Une demi-heure plus tard, les jurés déclarent Théophile Bruzeau coupable d’assassinat mais lui octroient le bénéfice des circonstances atténuantes. Il est condamné à vingt années de travaux forcés.

(1) : Acte d’accusation, dossier de procédure, archives départementales de la Touraine

(2) : Touraine Républicaine, 26 mars 1904.

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Cet article a été publié le dimanche 2 décembre 2012 à 3:00 et est classé dans Crimes en Touraine. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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