Ah l’héritage ! Un sujet parfois très sensible dans les familles ! Et cela ne date pas d’hier. La preuve avec ce crime commis à La Ronde, près de Moncoutant, en 1850.

Louise Favreau, 30 ans, est une femme contrariée. Depuis des semaines, elle peste, se retourne l’esprit, confie son malheur à ses amis, mais rien n’y fait. La colère ne passe pas. Le motif de son mécontentement pourrait faire sourire. Il va pourtant déboucher sur une affaire tragique. 

A La Ronde, dans la commune de Louin, René Gailleteau, 62 ans, est un propriétaire aisé. Ce riche veuf sans enfant est assis sur une fortune estimée à 12000 francs, peut-être même 15000 francs1. Au village, personne n’ignore cette situation et les tentatives pour séduire le sexagénaire sont bien réelles. Car en plus d’être riche, le cultivateur est une belle personne, jouissant de l’estime de tous. A Louin, « la sincérité de sa parole »2 et « sa probité » sont appréciées. Forcément, lorsque René Gailleteau annonce qu’il a trouvé sa belle, tout le village est aux anges. Tous, sauf les époux Favreau. Le couple misait beaucoup sur l’héritage de leur oncle, la mère de Louise étant l’héritière du pactole en cas de décès du sexagénaire. Un mariage et c’est la mort de leur projet. Pour Louise Favreau, l’amertume est telle quelle ne peut la garder pour elle. « Ce vieux G…, ne crèvera donc pas avant de se marier » peste-t-elle à certains. A d’autres qui la charrie sur le sujet, elle confie « Mon pauvre Maillé, ne me parles pas de cela. Ce vieux chien devrait bien rester tranquille ; c’est plutôt un bouillon de onze heures qui lui conviendrait qu’un second mariage ». Le pire dans cette histoire de famille, c’est que les époux Favreau et René Gailleteau ne se fréquentent presque jamais. Sauf ce soir de fin avril 1850, où Auguste Favreau, vigneron de métier, a ramené un petit baril de vin en bois, emprunté le matin même par sa femme.

« Une substance toxique à base de cuivre »

Le 14 mai 1850, le sexagénaire, accompagné de M. Thibault, sont affairés à couper des fagots de bois dans la campagne. Vers onze heures, René Gailleteau se rapproche de son petit baril en bois qu’il a pris soin de remplir de vin. Il en boit l’équivalent de deux verres et reprend son ouvrage. Quelques instants plus tard, le cultivateur sent une douleur monter dans son ventre. Au fil des minutes, elle devient insoutenable. A côté de lui, M. Thibault s’inquiète. A présent, son ami vomit. Il ne sait pas quoi faire. René Gailleteau est un homme robuste. Le voir dans cet état le fait paniquer. Il propose de cesser le travail et d’aller voir le médecin mais Gailleteau refuse. Ils ont commencé un travail, il faut le finir.

Le soir venu et le travail achevé, le cultivateur, remis tant bien que mal de ses fulgurantes douleurs, fait part de sa mésaventure à son voisin, M. Martin. Ce dernier, ancien maire de Louin, demande à examiner le contenu du baril. Il verse le vin dans un verre. Il y a du vert-de-gris dans le vin. Il est en quasiment certain. Il conseille à René Gailleteau d’emmener le baril chez docteur Bernard à St-Loup. Le cultivateur s’exécute. Pour le médecin, le constat est le même. Il y a bien « une substance toxique à base de cuivre » dans le vin. On a tenté de l’empoisonner. Dès lors, une enquête est ouverte. Le vin est passé au crible des experts. Ils notent dans leur rapport à propos du liquide qu’ils ont auparavant distillé puis filtré. «Il exhale une odeur aigre et nauséabonde. Le liquide est à peu près incolore, parfaitement transparent. »3 Leur conclusion est sans appel. « La fiole à médecine qui nous a été présentée contient de l’eau très légèrement vineuse mêlée à une certaine quantité de vert-de-gris artificiel. […] Cette substance minérale est susceptible de se dissoudre suffisamment pour occasionner la mort chez les personnes qui en avaleraient une solution de 60 à 75 centigrammes. […] Le baril quoique vide, contient une notable quantité de vert-de-gris […] suffisante […] pour occasionner la mort d’une personne, si du vin y avait été laissé pendant quelques jours. »

« Je suis innocent » 

Le 26 mai, les époux Favreau sont arrêtés. La justice les soupçonne d’avoir emprunté le baril le matin d’avril, de l’avoir rendu le soir même, en ayant pris le soin d’y glisser à l’intérieur du poison. Louise est entendue à plusieurs reprises. Devant le juge d’instruction M. Maindron, l’épouse se défend becs et ongles. « Je persiste à soutenir que ce n’est pas moi qui ai cherché à empoisonner mon oncle et j’ai la conscience bien tranquille à cet égard » 4 Elle nie même l’animosité à l’encontre du sexagénaire et forcément les propos violents que plusieurs témoins ont entendu. Auguste, le mari, 29 ans, abonde. « Je suis innocent de l’empoisonnement que l’on m’impute sur la personne de Gailleteau […] ma femme n’a rien non plus à se reprocher. Si nous avons eu en notre possession un baril à Gailleteau, ce dont je ne me souviens pas, il y a au moins sept ans de cela. »5 Seul bémol pour le vigneron, la servante de la victime se souvient parfaitement de la visite d’Auguste Favreau, quelques jours plus tôt lorsqu’il a ramené le baril. Une déclaration de Favreau qui contraste avec ses premières explications où il reconnaissait qu’il avait bien remis un baril à René Gailleteau, mais pas celui où a été mis le poison.

Le 27 septembre 1850, les vignerons sont traduits devant la cour d’assises des Deux-Sèvres, quatre mois après les faits. Le couple doit répondre du crime d’empoisonnement. L’affaire est grave. Sils sont reconnus coupables, les époux risquent la peine de mort. Les jurés sont souvent impitoyables avec les empoisonneurs. Cette même année, François Logeay, un journalier de 56 ans, a été condamné aux travaux forcés à perpétuité pour un empoisonnement à l’arsenic commis à Champdeniers. Pourtant, malgré les faits graves et les contradictions dans les déclarations des prévenus, le manque de preuves est flagrant. A l’heure du bilan, les jurés préfèrent déclarer les accusés non coupables. C’est donc libres qu’ils sont ressortis du tribunal. Libres, mais probablement marqués au fer rouge des soupçons de culpabilité.

1 15000 francs de cette époque équivalent à environ 40000 euros aujourd’hui

2 Acte d’accusation. Dossier de procédure. Archives départementales.

3 Rapport de M. Proust. Pharmacien. Dossier de procédure. Archives départementales.

4 Interrogatoire de Louise Gaucher, femme Favreau, 31 juillet 1850. Dossier de procédure. Archives départementales.

5 Interrogatoire d’Auguste Favreau, 31 juillet 1850. Dossier de procédure. Archives départementales.

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Cet article a été publié le mercredi 11 juillet 2018 à 11:54 et est classé dans Crimes en Deux-Sèvres. Vous pouvez suivre les commentaires sur cet article en vous abonnant au flux RSS 2.0 des commentaires. Vous pouvez faire un commentaire, ou un trackback depuis votre propre site.
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